Carte blanche

  • Tu feras espagnol

    Jeanne Guyon

    Après une agrégation d’anglais, Jeanne Guyon enseigne plusieurs années et participe avec Pierre Michaut à la fondation des éditions L’Atalante et de leur « Bibliothèque de l’évasion », consacrée aux littératures populaires. Elle rejoint en 1992 la Série Noire où elle est l’assistante de Patrick Raynal. Puis en septembre 1995, François Guérif, directeur de Rivages/noir et de la revue Polar la sollicite pour travailler à ses côtés. Elle co-dirige aujourd’hui la collection Rivages/noir avec Valentin Baillehache.

    Tu feras espagnol

    Comme beaucoup d’histoires, celle-ci commence avec le père. Le mien. Ce professeur de lettres, helléniste et amoureux de la langue française se passionnait pour les langues vivantes, qu’il voulait apprendre, lui qui appartenait à une génération privée du côté « vivant » des langues étrangères, au mieux étudiées dans des manuels à travers de « morceaux choisis » de la littérature et à coups de règles (de grammaire). Je dois être en sixième et j’entends donc mon père, armé de sa méthode Assimil, déclarer : « Estoy en Irún, la primera estación de España. » Je n’y comprends rien mais je l’entends répéter à plusieurs reprises « ferrocarriles ». Ce mot me semble impossible à prononcer et d’ailleurs, il bute dessus, il a du mal à rouler les « r ». Je lui en demande le sens et là, je me dis qu’en Espagne, les chemins de fer doivent être quelque chose d’un peu menaçant et archaïque façon « Bête humaine », même si bien sûr, à l’époque, je ne le formule pas comme ça. Ces cailloux charriés par ce mot que je tente à mon tour de prononcer, c’est mon premier contact avec la langue espagnole.

    Par la suite, mon père qui s’est entre-temps mis à l’allemand (par passion pour l’opéra), choisit pour moi « la seconde langue » au collège : « Tu feras espagnol. » Je lui en veux car les « bons » élèves de ma classe font tous allemand et je me sens rabaissée. Avait-il dans l’idée de me transmettre quelque chose de lointains ancêtres persécutés en m’imposant cette langue qui n’était pas l’allemand ? Il ne s’en est jamais vraiment expliqué et j’ai donc « fait espagnol » sans discuter. A cause d’un professeur plus poète et musicien que pédagogue, je ressors du collège avec deux atouts : je connais par cœur des chansons de Paco Ibanez et quelques poèmes de Lorca (que la lune soit verte en Espagne m’émerveille), et je suis presque incollable sur la Guerre civile. Je me représente les Espagnols comme un peuple vaguement moyenâgeux, profondément marqué par le tragique et souffrant sous la dictature. Je n’imagine pas du tout qu’il y ait là-bas des familles et des adolescents de mon âge. Je ne sais même pas dire « casserole » ou « frigidaire ».

    Le déclic avec cette langue et ce pays est venu au lycée grâce à une enseignante merveilleuse dont tous étaient amoureux. Et miracle, nous avons parlé. Nous parlions espagnol pendant les cours. Moi beaucoup plus mal que mes camarades car je n’avais pas l’habitude et « me faltaban muchas palabras » après ces années de poésie et de guerre civile ! Mais je faisais ma movida personnelle, découvrant même un certain nombre de « gros mots » qui ne manquaient pas de force.

    Le côté mauvais genre de la langue, je vais le retrouver des années-lumière plus tard, avec la Barcelonaise Alicia Gimenez Bartlett publiée dans la collection Rivages/noir. Je me délecte de ses personnages de flics qui jurent comme des charretiers, de son héroïne, l’inspectrice Petra Delicado, dotée d’un sens de l’humour caustique et d’une autodérision à toute épreuve. Mais revenons à 1995, lorsque je suis engagée par François Guérif, directeur de Rivages/noir. J’ai à peine le temps de m’installer dans le bureau qu’il me colle un énorme manuscrit dans les bras ; c’est la traduction de La bicicleta de Leonardo de Paco Ignacio Taibo II, un Mexicain allumé et génial dont je ne vais pas tarder à découvrir que sa famille est originaire des Asturies. « Rien ne va dans cette traduction et, bon, tu connais l’espagnol… » me dit François Guérif. Hop, dans le bain, sans bouée. Le grand écrivain américain James Sallis, auteur de Drive et par ailleurs traducteur de Queneau en anglais, a déclaré lors d’une interview qu’il avait vraiment appris le français en traduisant Queneau. Rien de plus juste. La traduction (ou sa révision) oblige à une vigilance de tous les instants ; elle commande une attention à la langue de départ et d’arrivée, à sa structure, à son vocabulaire, à ses différents niveaux et registres, qui permet au final un véritable apprentissage. Merci à cette traduction ratée de m’avoir permis de me confronter à un sommet a priori trop élevé pour moi.

    Ce travail fut un apprentissage. Pour autant, ce ne fut pas mon premier contact avec le roman noir en langue espagnole. A la fin des années 1980, nous lisions tous Manuel Vazquez Montalbán et nous passionnions pour les aventures de son hédoniste Pepe Carvalho. Comment ne pas craquer pour ce fin gastronome qui choisit des livres à brûler ( !) et dont les repas font saliver le lecteur ? Souvenir de Los mares del sur, dont je persiste à aimer le titre de la première traduction française, Marquises si vos rivages car c’est ce titre si poétique qui m’a amenée à Montalbán. Mais Barcelone, je l’ai ressentie comme une créature vivante avec un autre grand du roman noir espagnol : Francisco Gonzalez Ledesma, qui fut rédacteur en chef de La Vanguardia et qui est par trop oublié aujourd’hui. Je l’ai découvert avec Soldados, roman à la beauté sombre, que nous avions publié avec les éditions L’Atalante à Nantes, dans le cadre du festival Les Allumées, consacré à Barcelone. Toute l’œuvre de Ledesma est à la fois un hymne à sa ville et une recherche du temps perdu. Il faut s’égarer dans les rues avec Méndez, le flic qui aime les femmes et souffre pour elles, le flic qui se révolte devant l’injustice faite aux petites gens. Décidément, il apparaissait que les héros de roman noir espagnols n’avaient rien à envier à leurs alter ego américains. Ils faisaient souffler un air revigorant, ça nous changeait de New York ou L .A. Débarrassée de la dictature, l’Espagne ne cessait de venir à nous avec un cinéma et une littérature pleins de vitalité. Javier Marías, Arturo Pérez Reverte m’ont procuré des heures de lecture passionnantes. Cependant, loin de la littérature negra y criminal qui m’est chère (mais en est-il si loin ?), il est un auteur à part, qui m’est également cher : Rafael Chirbes, qu’ont publié fidèlement les éditions Rivages. Cet homme embrasse nos vies avec une lucidité digne du roman noir, il va chercher en profondeur tout ce que nous (nous) cachons, son regard ose affronter ce qui dérange ; son œuvre est d’une amertume tranchante, d’une mélancolie revigorante. Détail qui touche : dans son dernier film Dolor y gloria, Almodovar filme l’ordinateur de son héros sur lequel on aperçoit fugacement un fichier intitulé « Paris Austerlitz ». Le titre du dernier et poignant roman de Chirbes. Je n’ai pas lu les livres de Chirbes en espagnol. Je n’en serais sans doute pas capable, et ils ont été magnifiquement traduits par Denise Laroutis. En revanche, j’ai plaisir à lire dans la langue originale les polars d’Alicia Gimenez Bartlett avec leurs dialogues si drôles et pleins de vie.

    C’est pour cela qu’on lit et édite des livres, non ? Pour avoir ce concentré de vie, plus intense, plus sombre, plus joyeux, plus âpre, plus fou que dans la réalité. Pour entendre des voix. Une musique. Dans cet océan anglo-saxon où nous baignons, l’espagnol est devenu pour moi une langue musicale. Et rebelle. Deux « professeurs » m’encouragent même à la parler quand je les rencontre : Jordi Roca de l’agence littéraire Mertin, et Ernesto Mallo, gentleman argentin et aujourd’hui espagnol d’adoption, que j’ai le plaisir de publier. J’aime les écouter et j’entends tout ce qui est dur en français s’adoucir en espagnol : cosa, rosa, luna. Nevera.