Jacqueline Chambon

Jacqueline ChambonAprès un doctorat de philosophie, Jacqueline Chambon est entrée en 1981 chez Actes Sud en qualité de lectrice, avant de devenir, de 1983 à 1986, directeur littéraire pour la littérature étrangère et la philosophie. En avril 1987, elle crée à Nîmes les Éditions Jacqueline Chambon. Depuis 2005, elle a réintégré le groupe Actes-Sud où elle continue à diriger Les éditions Jacqueline Chambon.

Éditrice spécialisée dans la littérature étrangère de qualité, en particulier de langue allemande (Jacqueline Chambon a traduit elle-même plusieurs romans de Keyseling ainsi que des romans policiers), russe, roumaine, espagnole (Ignacio Aldecoa, Soledad Puértolas, Jose Carlos Llop, Suso del Toro, Ricardo Menéndez Salmón), catalane (Quim Monzo, Seri Pamiès)…

Mon intérêt pour l’Espagne a connu plusieurs périodes mais mon amour pour sa littérature ne s’est jamais démenti et s’est tout naturellement concrétisé dans le travail éditorial que je mène depuis de longues années.

Il y a eu d’abord l’Espagne de mon adolescence. Née à Nîmes, j’ai grandi au milieu de Républicains espagnols exilés qui après quelques mots en français passaient très vite à l’espagnol, si bien que cette langue que je comprenais plus ou moins m’a toujours été familière. L’Espagne était alors pour moi héroïque et tragique et les récits sur la guerre civile que j’entendais s’accordaient aussi bien avec El Greco et Goya, mes peintres préférés, qu’avec le spectacle magnifique et barbare des corridas qui m’enchantait. Les murs de ma chambre de jeune fille étaient ornés d’affiches de corridas et même de deux oreilles desséchées de taureaux que j’avais obtenues je ne sais comment. Je savais A las cinco de la tarde par cœur et pleurais sur la mort tragique du poète.

Puis, au début des années quatre-vingt, est venue une tout autre approche de l’Espagne lorsque j’ai loué, à l’année, un appartement à Cadaqués. J’ai découvert alors une Espagne mondaine et intellectuelle très proche des milieux parisiens que je fréquentais. Je me souviens de mon étonnement de trouver traduits en catalan aussi bien Barthes que Deleuze ou Foucault. Mes fréquents séjours à Barcelone, cette capitale méditerranéenne qui manque tellement en France, m’ont permis de rencontrer alors des intellectuels espagnols qui m’ont fait lire des auteurs aussi ignorés en France que José Pla ou les surréalistes catalans comme Ramón Gómez de la Serna ou Francesc Trabal. C’est l’époque où j’ai commencé à travailler à Actes Sud. Époque où l’on ne traduisait pas ou très peu les écrivains espagnols, d’abord parce que la littérature sud-américaine et le réalisme magique dominaient, et aussi parce que des intellectuels farouchement anti-franquistes, comme Goytisolo au Seuil, rejetaient depuis des années tout ce qui s’écrivait Espagne. Avec Annie Morvan nous étions conscientes qu’il fallait publier des écrivains d’Espagne mais nous l’avons fait assez timidement, je dois l’avouer. Je me souviens uniquement de la publication de Torrente Ballester que nous avons fait traduire depuis l’espagnol faute d’avoir trouvé un traducteur de galicien.

En 1987, commence alors la troisième époque où va pouvoir se concrétiser mon intérêt pour la culture espagnole. C’était le bon moment, la série policière avec Pepe Carvahlo diffusée à la télévision avait plus fait pour les lettres espagnoles que de grands discours. Montalbán avait mis Barcelone à la mode et Dalí enchantait, il est vrai par ses extravagances plus que par sa peinture. Depuis longtemps de très nombreux Français passaient leurs vacances en Espagne, elle était familière par des langues partagées (le basque et surtout le catalan) mais exotique aussi par ses corridas ou ses semaines saintes. Bref attirante, et la littérature, le roman surtout, a besoin que le pays et les habitants qu’il décrit attirent. Les clichés d’une Espagne archaïque s’effaçaient. La Movida à Madrid révélait soudain une Espagne jeune et libérée qui par son énergie et son culot suscitait l’enthousiasme. La gaîté irrévérencieuse des films d’Almodovar faisait voler en éclats les clichés d’une Espagne catholique, grave et sombre, oublier les villes sinistrées et les visages douloureux de la guerre civile.

Quand j’ai publié en 1988, Aux Confins du fricandeau de Sergi Pàmies, le public était prêt et la réception fut enthousiaste. Les critiques ont tout de suite adoré son humour et l’étrangeté de ces courts récits où l’absurde fait déraper le réel. Qu’il s’agisse, chez Pàmies, de la caisse automatique qui demande au fêtard qui veut retirer de billets : « Qu’allez-vous faire de cet argent ? », ou chez Quim Monzó du cadre qui rentrant du travail se trompe de maison et embrasse la femme du voisin tant les intérieurs de la classe moyenne se ressemblent, le lecteur ne peut que rire de cette critique de la société qui pour être acerbe n’en est pas moins délectable.

Et puis les Français découvraient que tous ces auteurs, Montalbán, Mendoza, Pàmies, Monzó et beaucoup d’autres étaient incroyablement simples et sympathiques. Contrairement au milieu littéraire parisien, ils ne se prenaient pas au sérieux. Et ce n’est pas un hasard si Pàmies est le traducteur d’Echenoz et de Toussaint.

Publier des auteurs de langue catalane me plaisait car je pensais en ce temps qu’étant un petit éditeur je devais privilégier ce que les grands éditeurs négligeaient et notamment les auteurs qui écrivaient dans des langues peu familières comme le catalan ou le roumain.

Mais bien entendu cette tendance ne m’a pas empêchée de traduire Soledad Puértolas, José Carlos Llop, Suso de Toro ou Ricardo Menéndez Salmón.

J’ai aussi tenu à publier des auteurs confirmés et j’ai eu le plaisir de faire découvrir aux lecteurs français des auteurs devenus déjà des classiques comme Ignacio Aldecoa, Miquel Llor, Francesc Trabal, José Pla ou Mercè Rodoreda.