Le tunnel du Somport

Yves Harté, ancien rédacteur en chef de Sud Ouest, prix Albert Londres 1990 pour la chute du Mur de Berlin et le recul du bloc soviétique, a également été responsable de la critique littéraire de Sud Ouest Dimanche pendant vingt ans. Écrivain, il a consacré un de ses livres à sa passion pour l’Espagne, « La Huitième couleur » ed Arlea

 Le train qui reliait la France à l’Espagne fonctionnait encore au tout début des années soixante. Il passait devant des gares de poupées, serpentait le long du gave d’Oloron entre les gorges de la vallée d’Aspe. Après une multitude de tunnels que nous nous amusions à compter, il disparaissait sitôt passées les « Forges d’Abel », dont le terrifiant nom de figure biblique semblait annoncer un voyage vers les Enfers, et s’engageait, sur un chemin de fer hélicoïdal, dans un souterrain interminable qui l’amenait de l’autre côté de la frontière, au dessous du col du Somport. Quand la lumière du jour apparaissait, on était en Espagne et le premier village espagnol qu’on découvrait était Canfranc.  La Gare internationale nous attendait, colossale et démesurée, conçue selon des plans de stations de capitales. Tout avait été pensé dans l’entre-deux guerres pour que la liaison  trans-pyrénéenne fût le raccordement de périples sans fin et le cordon ombilical d’une nouvelle Europe. La Gare Internationale avait été imaginée comme une cathédrale glorieuse et  ferroviaire, où, de France, n’arrivaient plus que des groupes d’enfants pauvres et joyeux, venus de colonies de vacances, et par où transita, lors de la débâcle allemande de la seconde guerre mondiale, l’or des nazis. 

 

A neuf ans, l’exotisme vous donne des exaltations d’aventurier. En une après-midi d’excursion, cette terre s’inscrivit en moi. J’y retournais peu après, ce même mois, dans la 2CV cahotante de mon père qui, instituteur, dirigeait ces camps de vacances pour les écoliers landais. La fin de l’été roussissait les fougères sur les flancs des montagnes au-dessus d’Accous. On devinait l’imminence de l’automne et la proximité de la rentrée. A nouveau, l’arrivée en Espagne fut un éblouissement. Nous avions laissé sur l’autre versant l’herbe des près et les premiers ors de l’automne. Ici, la rocaille était d’une blancheur d’os et le soleil se reflétait sur les falaises ocres.  Nous allions à Jaca. Je lisais « Les Clameurs se sont tues », que j’avais découvert dans la petite bibliothèque de la colonie. Après le voyage en train, je cherchais à prolonger mon rêve d’Espagne. Sur la couverture d’un exemplaire de la collection Verte il y avait un enfant en poncho et un toro. Cela avait suffi. Je transposais ce Mexique enfantin dans ce pays que j’avais à peine aperçu de l’autre côté de la frontière. L’histoire ne me quittait plus. Je me cachais au sommet d’une pile de matelas rangés dans une réserve pour qu’on ne me découvre pas. J’avais bien sûr emporté le livre ce jour-là, et dévorais les pages, assis sur les sièges arrière d’une voiture dont les oscillations ajoutées à la lecture barbouillaient le cœur.

 

J’appris bien plus tard que ce premier bouquin, à la fois mensonger, réducteur mais initiateur d’une passion durable était en réalité la trame d’un film écrit par un Américain, chassé par le maccarthysme et vivant à Mexico où il était devenu l’ami de Buñuel. Il avait signé Robert Rich. En réalité, il s’agissait de Dalton Trumbo, l’un des plus grands scénaristes d’Hollywood. C’est ainsi que se confondit pour toujours dans ma mémoire, l’histoire édifiante d’un toro gracié dans une plaza monumentale et l’arrivée à Jaca.

 

Jaca était une petite ville poussiéreuse, lente et chaude. Il me semble, à moins d’avoir reconstitué ensuite des images inventées, y avoir vu des fiacres avec des chevaux attelés. Était-ce possible au tout début des années 60? On visita une église, conduit par un prêtre en soutane vers un tableau noir et invisible enchâssé dans un retable. Nous avions déjeuné « Casa Paco » sous une treille.  Ce mélange d’odeurs d’orange, d’encens, d’huile d’olive, de friture et de pierres chaude se conjugua immédiatement avec la musique d’une autre langue, d’un autre parler, à la fois âpre et doux, rauque et sensuel qui ne me quitta plus. L’espagnol s’insinua en moi au point que je ne me souviens plus de l’avoir véritablement appris. 

 

Mon père, peut être amusé par cette passion d’enfant, m’offrit peu après un album illustré « Les aventures de Don Quichotte ». Quelques chapitres, qui, de loin en loin renvoyaient au texte véritable, et servaient de prétexte pour mettre en scène l’hidalgo. Je n’en saisissais pas le sens, m’attachant surtout au burlesque des situations. Don Quichotte invariablement rossé, moqué, mis en pièce par des toros ou catapulté dans les airs par les ailes du moulin sous le regard navré de Sancho Panza suffisait à mon bonheur. Le chevalier ne me ramenait pas à l’Espagne que je voulais rencontrer. J’y voyais davantage une vision cocasse d’un moyen âge revisité. Mais les images et les bribes de textes ancrèrent d’une autre façon les paysages de Castille avant que, bien plus tard, je ne saisisse la face cruellement réaliste du conte. Il suffit de prendre au sérieux, dès les premières lignes, les dépenses de la maison, « les trois quarts du budget » consacré à la pauvre nourriture du Quichotte, pot au feu de mouton, vinaigrette, lentilles et œufs. Ce qui en dit plus long qu’on ne l’imagine, sur les désirs de nourriture et l’obsession de la faim. Je le voyais, cheminant sans trêve, sur des routes qui ne me paraissaient pas différentes de celles de l’Aragon, lance au poing, un soleil noir tournoyant dans le ciel vide. Sans que je le sache, une géographie s’imposait à moi. 

 

Il me fallut attendre le lycée pour retrouver une autre Espagne. Il existe des professeurs tutélaires. Celui-ci s’appelait Jacques Pene et décida de monter une représentation théâtrale à partir des poèmes de Lorca. Je savais l’histoire du poète homosexuel, fusillé au détour d’une route d’Andalousie au tout début de la guerre civile. J’ignorais la puissance de sa langue de feu. Bien sûr il y avait ses poèmes, Chant funèbre pour Ignacio Sanchez Mejìas. Ou celui-ci, qui fut rapidement mon préféré, du Romancero Gitano: «  Antonio Torres Heredia, fils et neveu des Camborios, badine d’osier en main,  va à Séville voir les toros… », que je suis capable cinquante  plus tard de réciter par cœur. 

 

Mais ce qui m’ouvrit en grand les pièces d’une littérature dont je n’allais plus cesser de fouiller les rayons, furent ses conférences, et parmi elles « Théorie et jeu du Duende ». On ne dira pas assez ce que « La Corrida du premier Mai » de Cocteau doit à Lorca, ni les emprunts jamais remboursés de tous ceux qui se servirent ensuite dans ce trésor aussi riche que les mines du Nouveau Monde. 

 

Lorca a cette rare faculté d’éblouir sans  accabler. Sa langue vous invite et vous accompagne.  Elle donne les clés d’un univers, ouvre les serrures, ôte les cadenas et fait visiter la grande maison de Gongora à Quevedo, d’Unamuno à Alberti, d’Ortega y Gasset à Ramon Gomez de la Serna.  Lorca vous permet même dans une exquise politesse de rendre visite à des auteurs qui lui ont succédé et qu’il ne connaîtra jamais. 

 

Javier Marias, le romancier certainement le plus important de la littérature européenne contemporaine, qui connaît les portes dérobées du grand labyrinthe du temps, tomberait des nues s’il savait qu’on vient à lui, comme à tous les écrivains de langue castillane d’ici ou de l’autre côté de l’océan, sous la muette recommandation d’un fantôme du siècle dernier, aux os perdus dans une fosse commune, au-dessus de Grenade. Or c’est pourtant ainsi que naissent les admirations. Elles sont semées aux hasards d’une vie, dans le terreau d’une enfance. Rien ne peut les empêcher de s’enraciner en vous.  Elles grandissent inexorablement. Même quand elles sont le fruit d’une mystification et de la découverte d’une petite ville d’Aragon qui se confondait, dans l’émerveillement d’une lecture de gosse, avec une mégalopole mexicaine.